Le véritable échec n’est pas le baccalauréat : c’est l’orientation

Par Pr. Saïd Jamil

0

Chaque année, à l’approche des résultats du baccalauréat, le même scénario se répète. Les familles retiennent leur souffle, les médias scrutent les taux de réussite et les responsables éducatifs commentent les statistiques. Le baccalauréat demeure l’un des événements les plus médiatisés de la vie scolaire. Pourtant, derrière cette effervescence collective, une question essentielle reste rarement posée : le véritable problème de notre système éducatif est-il encore le baccalauréat ?

Après plusieurs décennies d’observation du monde de l’éducation, de la gestion d’établissements scolaires et de l’enseignement universitaire, une conviction s’impose : le principal dysfonctionnement ne se situe pas au niveau de l’examen final. Il se situe bien avant, au cœur même du processus d’orientation.

Le Maroc n’est pas un cas isolé. La plupart des pays du bassin méditerranéen – France, Espagne, Italie, Tunisie, Égypte et Maroc – partagent une caractéristique commune : une orientation souvent tardive, insuffisamment personnalisée et fortement influencée par des facteurs sociaux plus que pédagogiques.

Les chiffres sont révélateurs. Dans plusieurs pays méditerranéens, les taux de réussite aux examens de fin d’études secondaires dépassent aujourd’hui 80 %, et atteignent parfois plus de 90 %. Pourtant, les difficultés réapparaissent massivement dès l’entrée à l’université. Les données de l’OCDE montrent qu’une proportion importante d’étudiants ne termine pas ses études supérieures dans les délais prévus. Au Maroc, plusieurs travaux de recherche estiment que près d’un étudiant sur deux abandonne son parcours universitaire avant l’obtention du diplôme.

Comment expliquer une telle contradiction ?

Si le système d’orientation fonctionne réellement, pourquoi autant de jeunes découvrent-ils seulement à l’université que la filière choisie ne correspond ni à leurs aptitudes ni à leurs aspirations ?

La réponse est simple : nous continuons à confondre orientation et affectation.

Une orientation consiste à accompagner progressivement un élève dans la découverte de ses talents, de ses centres d’intérêt et de son projet professionnel. Une affectation consiste à lui attribuer une place dans une filière disponible. Trop souvent, nos systèmes éducatifs pratiquent la seconde en la présentant comme la première.

Le problème commence dès le collège

Le problème commence dès le collège. À cet âge, les enseignants identifient déjà les profils des élèves. Certains excellent dans les sciences expérimentales, d’autres dans les langues, la communication, les activités techniques, artistiques ou entrepreneuriales. Pourtant, ces informations sont rarement exploitées dans le cadre d’une véritable stratégie d’orientation.

Les familles jouent également un rôle important. Beaucoup associent encore certaines filières à la réussite sociale, indépendamment des aptitudes réelles de l’enfant. Le résultat est connu : des élèves s’engagent dans des parcours qui ne leur correspondent pas réellement.

Le lycée devient alors un espace de préparation au baccalauréat plutôt qu’un lieu de construction du projet personnel.

L’université hérite des déséquilibres

Puis vient le choc de l’enseignement supérieur. Les places dans les filières sélectives sont limitées. Des milliers de bacheliers se retrouvent dans des formations choisies par défaut. L’université hérite alors de problèmes qui auraient dû être traités plusieurs années auparavant.

Cette situation engendre un coût humain, social et économique considérable. Des années d’études sont perdues. Les familles supportent des dépenses importantes. Les universités consacrent des ressources à gérer les réorientations et les abandons. Les États financent des parcours qui n’aboutissent pas toujours.

Des modèles qui montrent une autre voie

L’exemple allemand mérite d’être étudié. Sans être parfait, il repose sur une idée forte : l’orientation est un pilier stratégique de la réussite éducative. Les parcours sont différenciés plus tôt et les liens entre la formation et l’emploi sont davantage structurés. Le système dual rapproche l’école de l’entreprise et réduit les ruptures entre qualification et insertion professionnelle.

Les systèmes asiatiques les plus performants poursuivent le même objectif par d’autres moyens. À Singapour, au Japon ou en Corée du Sud, l’accompagnement individualisé, l’évaluation continue et la cohérence du projet de l’élève occupent une place centrale. La réussite ne se limite pas à un examen final. Elle se construit progressivement.

Repenser les indicateurs de réussite

Le véritable indicateur de performance d’un système éducatif ne devrait donc plus être le seul taux de réussite au baccalauréat. Il devrait intégrer la réussite universitaire, la stabilité des parcours, l’adéquation entre formation et emploi, ainsi que la capacité des jeunes à construire un projet professionnel cohérent.

Les questions qui devraient guider les politiques publiques sont simples : combien d’élèves accèdent réellement à la filière qu’ils souhaitent ? Combien terminent leurs études supérieures ? Combien trouvent un emploi en lien avec leur formation ? Combien exercent finalement le métier auquel ils aspiraient ?

Le défi du XXIe siècle

Le défi du XXIe siècle n’est plus de produire davantage de bacheliers. Il est de permettre à chaque jeune de trouver sa voie.

C’est pourquoi la réforme de l’orientation scolaire doit devenir une priorité nationale. Elle doit commencer dès le collège, associer les familles, les enseignants, les universités et les entreprises, et reposer sur une connaissance réelle des compétences des élèves.

Le baccalauréat restera un diplôme important. Mais il ne doit plus être considéré comme l’aboutissement du système. Il doit devenir une étape dans un parcours cohérent, construit progressivement et tourné vers l’avenir.

La réussite éducative ne se mesure pas uniquement à la sortie du lycée. Elle se mesure à la capacité d’un jeune à transformer ses talents en projet de vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.